L’Express Styles 2 juillet 2016

BASILICATA, FIEF DES COPPOLA

C’est l’un des derniers secrets de l’Italie. Une terre paysanne restée longtemps silencieuse, désormais apprivoisée par le gratin du cinéma. Voyage en CinémaScope.

Par Alice d’Orgeval

Il aura fallu la poigne des uns et le retour au pays des autres pour que la région, jusque-là dans l’ombre de ses voisines, les Pouilles et la Calabre, émerge de la nuit des temps. Et cela grâce à l’influence truculente d’un imprésario hors normes: benvenuto en Basilicate, welcome au pays de Francis Ford Coppola, également terre de miracles. Bernalda, « son » petit village, dominé par un clocher ocre, se trouve après trois heures de route panoramique depuis Naples, fenêtre grande ouverte sur collines et garrigue pour laisser rentrer la chaleur de la terre.

Cette terre solide et rurale à laquelle le réalisateur du Parrain a souhaité rendre hommage en ouvrant l’an dernier un pocket hotel de neuf chambres dans un petit palais XIXe du centre historique. Le Palazzo Margherita est situé non loin du bercail natal d’Agostino, le grand-père adulé, débarqué à New York en 1904 après une enfance modeste. On devine la Basilicate de jadis, travailleuse et austère. Et celle d’aujourd’hui, qui balance entre le désir d’avoir et l’envie de renaître. Pour l’instant, le tour guidé du Palazzo Margherita se transforme vite en un jeu de piste bien connecté.

Home sweet home

 

 

Barricadé derrière un haut portail, le lieu, à l’atmosphère bohème chic créée par le décorateur Jacques Grange, servit avant tout de décor aux noces de la ragazza Sofia en 2011. Les mariés se sont dit si entre les oliviers et les palmiers du jardin clos. Deux ans plus tard, de la chambre à la table du dîner, le meilleur de l’Italie attend le voyageur: savon Santa Maria Novella, porcelaine de Grottaglie et bien sûr les fameux lampascioni, ces petits oignons croquants dont raffolait Agostino. Une profusion de gadgets high-tech aussi -dont le réalisateur est addict-, comme ce lustre disparaissant dans le plafond pour laisser place à un vidéoprojecteur.

Pour parfaire l’atmosphère home sweet home, une multitude de petits clins d’oeil à la tribu. Les chambres n’ont pas de numéro. Plus chic, elles portent les prénoms de la famiglia, de Roman le fils à Gia, petie-fille et nièce. Décorée dans un style oriental, celle de Francis rappelle les origines tunisiennes de sa grand-mère Maria. Enfin, à la place du traditionnel menu de chaînes de télé, sa propre sélection de 300 films cultes du cinéma italien. « Lequel vous tenterait ce soir? » On se prendrait vite pour une amie de la famille à qui l’on aurait confié les clefs du palais.

 

A 40 kilomètres, un autre monument nous attend. Moins people, plus enraciné. Dans les grottes de Matera, Pier Paolo Pasolini trouva matière à réaliser en 1964 son cinquième film, L’Evangile selon saint Matthieu. Dans ces tréfonds de calcaire, ces fameux sassi (de l’italien sasso, « pierre ») habités jusque dans les années 1950 par des familles entières, le cinéaste vit un décor.

Et dans le regard de cette population qu’il embarqua sur le tournage, une âme taillée dans la roche. Matera, deuxième ville de la Basilicate, a toujours eu un destin. On le lit dans les lignes de ses façades. Adoptée au IXe siècle par des moines byzantins qui retrouvaient là un air de leur Cappadoce, devenue après l’époque glorieuse des Normands le chef-lieu de la région, Matera resta longtemps inféodée au pouvoir des grandes familles terriennes. Jusqu’à devenir la « honte de l’Italie »… Quand, en 1953, l’Etat déclare l’expropriation des sassi en mettant tout le monde dehors, 15.000 personnes y vivent encore comme à l’âge de pierre. Il y eut ensuite le classement du site au patrimoine mondial de l’Unesco. L’enfer des grottes s’est transformé en richesse touristique. La terre ne ment pas. Et Matera, du haut de son promontoire minéral, rayonne aujourd’hui de cette lumière retrouvée.

Au loin, la silhouette du village hanté de Craco fait régner sur ce paysage d’une beauté à tomber ce sentiment de mélancolie que les Lucaniens -comme se font appeler les habitants de la Basilicate- affectionnent tant. Avant d’arriver à cette drôle de forêt vidée de sa sève, la campagne a décliné la palette des verts. On a aussi traversé la « vallée d’or » et ses cultures de citronniers, puis un désert lunaire où se chevauchent des « calanques » affûtées par le vent où Mel Gibson tourna La Passion du Christ.

La foi, voilà la grande affaire de cette région de brigands tenaillés par le sacré. La Basilicate est une Italie silencieuse, au paysage similaire à celui des châteaux cathares, qui tente de se racheter de ses secrets en dédiant ses églises à saint Michel l’Archange, le défenseur des opprimés. A Craco, le sort s’est acharné. Mal arrimé à une colline trop argileuse, le village médiéval fut finalement évacué en 1963 après un glissement de terrain fatal. La terre a parlé. Aujourd’hui, le village de ruines se visite, se montre du doigt comme un musée des erreurs… Le soleil a crevé le plafond de nuages et, le temps de l’éclaircie, la campagne s’est rapprochée du ciel.

Des vers en dialecte

 

Sur la trajectoire qui nous mène vers la mer tyrrhénienne et ses eaux turquoise se trouve une autre histoire de matrice et de rédemption. La petite ville de Tursi fut le fief des Sarrasins. Le vieux quartier porte encore son nom arabe: la Rabata. L’église principale cache dans sa crypte des peintures du XVIe siècle, trésors couvés par une soeur au visage de sainte. C’est grâce à la poésie d’un fils du pays, Albino Pierro, que Tursi fut arrachée à son déclin. Dix-huit ans après sa mort, ses vers en dialecte résonnent toujours dans la citadelle arabe, déclamés fidèlement par un barde en Gucci. La quarantaine fringante, Paolo Popia a ranimé le coeur de la Rabata en redonnant vie à l’auberge familiale rebaptisée le Palais du poète. Paolo y récite les rimes à table. « Le dialecte et la poésie, c’est notre terre, notre âme. »

Dernier morceau de route vers Maratea et sa côte enchanteresse. Pour arriver jusqu’à la mer, il faudra traverser l’immense et luxuriant parc national du Pollino, connu pour ses pins aux formes tourmentées résistant aux grands vents. C’est un peu plus vers le nord que la région s’est découvert l’un des plus grands gisements de pétrole d’Europe occidentale. Le miracle est arrivé. La côte se montre enfin, spectaculaire dans ses retranchements rocailleux. Dominant ce panorama théâtral, un Christ géant déploie ses bras en croix. Comme à Rio. Ou presque. Le rédempteur de Maratea tourne le dos à la mer. Il salue la terre nourricière, cette autre mère.

 

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