Madame Figaro 2 février 2015

ETRE COOL QU’EST CE QUE C’EST ?

En 2015, il est partout. Des réseaux sociaux aux podiums des défilés, sa décontraction maîtrisée est érigée en art de vivre. Comment définir cette ultramoderne attitude ? Analyse du cool et des codes qui en découlent.??

 Par Alice d’Orgeval

Il s’est incrusté partout. Dans nos dressings, nos SMS, nos e-mails, nos assiettes, nos vacances, nos open spaces, nos déjeuners du dimanche et même nos lectures du soir. Pourquoi le cool nous colle-t-il autant à la peau ? Apparue dans la langue française à partir des années 1950, dérivée du vocabulaire du jazz américain, la star des anglicismes tient bon la rampe. La voilà même conviée dans le Robert historique, la bible de nos dictionnaires. Alors, pourquoi tant de cool ? « Parce que c’est un mot cool ! Même si vous l’employez de travers, il n’y a pas de contresens possible, l’idée générale est comprise par tous », répond Marie Treps, linguiste au CNRS. « Sa sonorité est douce, la diphtongue est jolie, poursuit-elle. Enfin, le mot évoque une bonne nouvelle, l’inverse d’un drame. À notre époque, dans une phrase, c’est comme un cadeau. »

De la génération yéyé à la génération Y, le mot qui signifie « calme », voire « détaché » dans son acception la plus large, a démontré sa capacité d’adaptation tout-terrain et une endurance hors normes. « Le cool est d’abord un cliché : cheveux mouillés, plages paradisiaques, jeunesse… Il surfe sur la vague, change en fonction des modes à la vitesse du temps qui s’emballe », expliquent Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, les deux jeunes commissaires de l’exposition « Cool. As a State of Mind », qui campe sur le toit de la Cité radieuse, à Marseille (1). « Et le look qu’il convoque change perpétuellement, poursuivent-elles. Hippie, punk, hip-hop, grunge, etc. »

Le cool est d’abord un cliché : cheveux mouillés, plages paradisiaques, jeunesse…

C’est ainsi, rappelle le sociologue Stéphane Hugon, qu’avant de devenir mainstream, « le cool a illustré la contre-culture des années 1950, l’image du rebelle, en réaction au conformisme bourgeois ». Il a survécu à la disparition de ses icônes, de Miles Davis à Steve McQueen, the King of cool. On l’a vu en pattes d’eph’ et Birkenstock se passionner pour le macramé dans le Larzac. Il s’est ensuite montré en col roulé noir version Steve Jobs, qui, après avoir sillonné l’Inde à pied, a eu le génie des outils technologiques de pointe offrant la possibilité de paraître cool. On l’a vu enfin en minijupe façon Kate Moss. « C’est cool », « trop cool », « à la cool », « keep cool »… il mute sans cesse. « Au Japon aujourd’hui, il a encore un autre sens, avec la formule « cool biz », qui désigne une entreprise respectueuse de l’environnement », reprend la linguiste Marie Treps. Disparu de la cour de récré, il revient sous la forme d’un « c’est frais », sa traduction littérale. Le réalisateur Steven Soderbergh, avec The Knick, série télévisée classée dans la catégorie gore cool, a finalement fait tomber la dernière frontière : car voilà le cool convié dans un service de chirurgie d’un hôpital de New York…

Et la mode ? Elle n’en finit pas de le célébrer, avec dernièrement, par exemple, les looks décontractés du jeune styliste marseillais Jacquemus, cité par la presse new-yorkaise comme la crème de la crème de l’« ultra-french cool » (sic). L’époque a même trouvé une Miss Cool à sa démesure : la top Cara Delevingne, égérie des marques de luxe, reine de la génération selfie, qui se montre avec la même décontraction sur Instagram en UGG et jogging qu’au bras de Karl Lagerfeld en robe d’impératrice Chanel à Salzbourg. Alors, plus cool, tu meurs ? Détrompez-vous. La guerre du cool ne fait que commencer. De la it girl Alexa Chung à la styliste de J.Crew, Jenna Lyons, l’époque est indéniablement au naturel, à l’authenticité et à cette élégance effortless décrite par Caroline de Maigret dans son livre How to Be Parisian Wherever You Are. Quitte à tricher un peu, relève le publicitaire Nicolas Chemla, auteur de Luxifer. Pourquoi le luxe nous possède (Éd. Séguier). « Le cool de 2015 n’est plus le cool d’hier, qui portait en lui quelque chose de mystérieux à la James Dean, explique-t-il. Aujourd’hui, la décontraction est ultra travaillée, et il n’y a plus autant de magie. À l’ère de l’information en continu, tout est décortiqué : la vie des icônes, mais aussi les codes et les secrets de leur look, idem pour les marques. Cette transparence a changé notre regard et supprimé au fond la contradiction : on a aujourd’hui le droit d’être cool dans l’image et « prêt à tout » en vrai. »

Où résiderait enfin un « néocool » fabriqué par l’époque ? « À l’heure des réseaux sociaux, le regard des autres est devenu une addiction. Le détachement n’existe plus vraiment, reprend Stéphane Hugon. Aussi, dans cette nouvelle réalité, être cool devient un signe de reconnaissance qui tend à donner du crédit à l’autre. L’économie de partage, de Airbnb à Tinder, repose sur cette intuition. Si je te trouve cool, je te loue mon appartement, je te donne les clés de ma voiture, je te donne rendez-vous, tu fais partie de mon territoire. En revanche, au moindre faux pas, le rejet est aussi rapide que violent. » À la vitesse d’un clic, de cool à pas cool, il n’y a plus qu’un petit pas…

(1) Jusqu’au 26 avril au MaMo, centre d’art de la Cité radieuse, à Marseille. mamo.fr

Le néocool, mode d’emploi

  1. Être la BFF (best friend forever) des people les plus cool de la mode, mais préférer s’amuser avec des «? nobodies? » (comme Cara Delevingne).?2. S’afficher au bras des célibataires mâles les plus en vue, mais finalement leur préférer le célibat (comme Alexa Chung).?3. Avoir ses entrées dans les endroits les plus barricadés de la planète Fashion, mais préférer se marier au cœur d’un no man’s land en Patagonie (comme Sofia Sanchez et Alexandre de Betak).?4. Devenir l’icône la plus cool du siècle, mais préférer l’étiquette de Roi des Nerds (comme Pharrell Williams).?5. Être la rockeuse cool que tous les festivals s’arrachent, mais ne pas détester mettre le feu à une boîte de nuit de quadras, chez Castel (comme Cécile Cassel, alias HollySiz).

 

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