Le luxe s’installe dans nos fermes
Pas bêcheurs, les branchés ne jurent que par la ferme, avec carré VIP au poulailler et Limousines AOC. L’agriculture vertueuse gagne du terrain. Visite guidée.
Mais qu’est-ce qui fait courir la jet-set en Barbour et bottes dans la gadoue des Cotswolds, cette chaîne de collines au sud-ouest de l’Angleterre ? Si Mark Ronson, George et Amal Clooney ou encore Alexa Chung ont tous foncé cet automne vers cette campagne à une heure de la City, réputée autant pour ses villages aux toits de chaume que pour sa densité de rich and famous (de Kate Moss à Kate Winslet), ce n’était pas pour le dernier mariage aristo rock de la saison…, mais pour s’adonner aux joies de la ferme réinventées par l’enfant terrible de l’hôtellerie anglaise, propriétaire d’une quinzaine de clubs privés dans le monde, Nick Jones.

Cottages de trappeur, tracteur vintage, moulin à eau, poulailler, légumes et herbes bio… À la Soho Farmhouse, rien ne manque au tableau, pas même l’inévitable averse qui en temps normal en découragerait plus d’un. En ce mois d’octobre, le nouveau resort inauguré cet été affiche complet : feux de bois crépitant dans les chaumières meublées de Chesterfield usés et de baignoire de grand-mère, lait frais livré devant la porte au réveil, œufs du jour distribués aux visiteurs, chevaux brossés au peigne fin et un peu de gadoue pour la touche authentique.
Côté luxe : WiFi dans le poulailler, salle de cinéma privée dans l’arrière-salle du pub, spa et piscine chauffée dans la grange. Le buzz a eu son effet jusqu’en Californie : « Un couple de Los Angeles a réservé pour son mariage en août prochain », explique Podge Day, directeur des relations publiques. Le dîner sera servi dans la grange, entre bottes de foin et bar à jus. Le glamour a bel et bien pris racine dans le pré.

À contre-courant du paradis bleu des îles du bout du monde, la vie à la ferme serait-elle en train de se faire une place parmi les destinations de rêve ? Sur la côte Est américaine, depuis qu’André Balazs, l’hôtelier de la jet-set, se déclare mordu de bovidés, la question ne se pose plus. En 2012, le boss du Chateau Marmont s’est porté acquéreur d’un manoir agricole dans la vallée de l’Hudson, à une heure de New York (Locusts-on-Hudson), lequel alimenterait, grâce à ses récoltes – œufs, kales, laitues -, la table de l’hôtel Standard de Manhattan.

Et puisqu’il est devenu super classy de dire qu’on élève des vaches, le restaurant porte le prénom de la « favorite » d’André, Narcissa. Coup de com ou coup de bluff ? Il n’en fallait guère plus en tout cas pour que le Tout-Brooklyn se rue sur le labour : rien de plus chic que de s’exiler le vendredi upstate pour parler vêlage avec son voisin de dîner, d’annoncer le retour du style amish sur son blog, comme Amanda Brooks, ex-responsable fashion chez Barneys devenue figure de proue de ce mouvement « back to the land », ou encore de s’abonner au trimestriel Modern Farmer, revue branchée dont les portraits de cochon et d’oie en couverture valent toutes les couvertures de la presse mode. Dans son dernier numéro, on trouve les conseils de la rock star de l’agriculture, Joel Salatin, pour lancer sa ferme, les nouveaux accessoires pour bêcher avec classe, et une galerie de portraits de ces néopaysans à travers le monde. Et le « rurbanista », ce rural doué de sensibilité urbaine, est né.

Au pays du coq, de l’autre côté de l’Atlantique, la contagion n’a pas tardé. En Charente, le Domaine des Étangs, propriété familiale des Primat-Schlumberger, a ainsi rouvert ses portes en juin façon luxueux cocon : dans le parc, une dizaine de chaumières se louent avec vue sur les champs et les étangs. Sortie en barque, festin au château et balade sous la pluie en bottes Aigle pour ramasser des champignons ou dire bonjour au troupeau de limousines (le majordome tient le parapluie). Dans la même tendance écoresort rural, La Donaira, en Andalousie, ouvrira prochainement et entend restituer l’expérience du rural.

À Paris, l’hipsterisation ne s’est pas fait attendre. Chez Colette, on a suivi du 16 au 21 novembre un atelier de cueillette en bois et rencontrér les légendes de la nouvelle scène agraire new-yorkaise. Également : le lancement d’une Farmer’s Week sur la place Dauphine en pleine Fashion Week, et l’exposition (jusqu’au 8 décembre) au Petit Palais d’un troupeau de cinquante vaches grandeur nature designées par des artistes. Pour l’occasion, le barman du Grand Palais a imaginé des « cowcktails » (sic) au lait. Mais pour toucher véritablement le summum de la tendance, rendez-vous chez Truffaut au rayon gallinacé. On y trouve tout, de la cabane design au grain haut de gamme, pour accueillir une poule sur son balcon.

Recycler les déchets de la maison, consommer des œufs home-made : la « cocotte mania » est partie de la côte Ouest des États-Unis. Et depuis que Los Angeles s’y est mis, craquer pour une poule est le dernier must. Pleinement régressive, la tendance a déjà germé en nouveau filon : pour quarante-huit heures dans les bottes d’un fermier, direction Le Perche, où d’anciens bobos parisiens s’attachent à gommer le clivage citadin-campagnard. Chez nous Campagne propose de dormir dans une cahute sans eau ni électricité, aux portes d’un poulailler, avec réserve de boule Quies pour le chant du coq à cinq heures. En Suisse, non loin de Bâle et de ses musées, la ferme du Schweighof associe exploitation agricole, gite et concept-store. Et ce n’est que le début du sillon.
La gastronomie en sait quelque chose. Depuis qu’Alain Passard, le chef trois étoiles de l’Arpège, fait pousser ses propres légumes dans la Sarthe, plus un grand chef qui ne rêve de s’établir dans le « farm to table », littéralement « de la ferme à l’assiette ».

De la Californie au Danemark, le mouvement frise l’exode rural. Le pionnier Dan Barber, dont l’établissement est classé parmi les 50 meilleurs restaurants du monde, a installé son potager-labo bio à une heure de New York. Le chef de Manresa, David Kinch, qui vient de décrocher sa troisième étoile, cultive la Rolls de la tomate dans sa Love Apple Farms au sud de San Francisco. René Redzepi, à Copenhague, a annoncé lui aussi qu’il rouvrirait fin 2016 le très couru Noma au milieu d’une ferme. Et Alain Ducasse adopte le mouvement à sa façon : le chef du Plaza Athénée publie ce mois-ci Naturalité, un livre consacré à « ses » fournisseurs, du potager de la Reine, à Versailles, à la ferme du Riolan, dans les Alpes-Maritimes.

Voilà l’agriculture vertueuse propulsée sur le devant de la scène. « Il y a aussi, et c’est nouveau, une prise de parole citoyenne de la part de certains chefs paysans comme Dan Barber, engagé aux côtés de Michelle Obama », explique Nicolas Chatenier de Peaceful Chef, agence de communication spécialisée. Pour Louis Albert de Broglie, fondateur du Conservatoire de la tomate, qui s’y connaît en agro-écologie, tout est lié : « Car cette philosophie n’est autre que générosité, équilibre et observation. » À côté de son activité d’hôtelier, dans son château de La Bourdaisière, en Touraine, où il vend aussi sa propre collection d’accessoires pour le jardin, une micro-ferme expérimentale visant à développer la permaculture à grande échelle est née. Y travaille toute une équipe de néopaysans 3.0 qui, pour croître et faire connaître les bénéfices d’une telle entreprise, utilisent toutes les recettes de l’époque : conférences TEDx, ambassadeurs VIP, actions de crowdfunding… Ces nouveaux paysans savent parfaitement se nourrir de l’air du temps.

 

Maxime de Rostolan, fondateur de Fermes d’avenir et néopaysan à La Bourdaisière

Madame Figaro. – À quoi sert Fermes d’avenir ??
Maxime de Rostolan. – À prouver par l’expérience que l’agro-écologie peut être plus rentable que l’agriculture conventionnelle. L’objectif est de créer des fermes et des emplois de bon sens pour les territoires. Il s’agit aussi de mettre un coup de projecteur sur des femmes et des hommes incarnant le nouveau visage de l’agriculture. Un concours distingue treize projets qui permettront à ces entrepreneurs ruraux d’améliorer leur impact ou leurs conditions de travail. Marion Cotillard, Pierre Rabhi, Cyril Lignac ou Antoine de Caunes parrainent ce concours (prix remis le 4 décembre à l’Unesco).

À quoi ressemblent ces nouveaux agriculteurs? ?
Ils donnent envie. Ils vivent en pleine conscience, parviennent à s’accorder des jours de repos, ne croulent pas sous les dettes, et ils font du bien à la terre et aux hommes.

En quoi consiste la permaculture? ?
C’est l’art de concevoir des écosystèmes équilibrés, autosuffisants et respectueux de l’environnement. La nature nous apprend qu’une forêt est bien plus productive qu’un champ de blé, et cela sans engrais, sans irrigation, sans déchets… juste avec le soleil, quand l’agriculture industrielle menace la biodiversité et la fertilité des sols.

Votre objectif? ?
Créer les conditions nécessaires à un renouveau agricole : éprouver le modèle économique et convaincre les institutions d’encourager cette agriculture-là…
www.fermesdavenir.org

Répondre à l’appel de la ferme en 5 actions vertueuses

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