Starck Trip

 

One jet a day, keeps the doctor away ? 65 ans et une forme insolente, Philippe Starck semble avoir trouvé le remède miracle pour arriver à voyage 365 jours par… Notre designers national lève le voile sur sa vie de super frequent traveller. Entretien entre deux vols.

 

De qui tenez-vous cette exigence du bel ouvrage ?  

S’il faut citer quelqu’un je dirais mon père qui était un inventeur, il construisait des avions, et pour qu’un avion vole, il faut être rigoureux.

D’où vient votre intérêt pour l’objet ?

J’ai grand mépris pour la matière qui est structurellement vulgaire. C’est plus le design qui m’a choisi que l’inverse. Enfant je n’ai jamais eu aucun rêve, puis aucune ambition. La seule fonction que j’avais c’était celle de survivre. Survivre à l’ennui cristallin qu’était ma vie. A cette société que je que je rejetais autant qu’elle me rejetait. Quand vous passez votre jeunesse à fuir, cela ne vous donne pas les possibilités d’augmenter votre potentiel, en faisant des études par exemple. J’étais un «enfant sauvage ». Plus tard, je me suis laissé choisir par un métier qui était facile pour moi.

A quel moment avez-vous arrêté de fuir ? 

Je suis toujours dans la fuite. Mais moins seul. Je fuis avec ma femme et mes enfants. Nous vivons dans des maisons au milieu de nulle part. On a une très jolie collection de nulle part, très simples. Mais la fuite continue… Je n’ai pas de téléphone, ni d’ordinateur.

Le voyage est-il une fuite ?

Il est normal d’aller voir son voisin. J’ai commencé à voyager très tôt. Un premier tour du monde, je devais avoir moins de 20 ans, avec la mère de ma première fille. Je n’ai jamais pensé que mon territoire s’arrêtait au bout de ma rue. Mon fonctionnement est global. Je ne vois que les grandes masses de civilisation qui bougent, les centres économiques, les différentes spécificités de certains pays, je ne travaille qu’à cette échelle. Le reste c’est du petit ménage.

Vous semblez détester l’exotisme, le tourisme ?

J’en ai horreur. Hélas, je suis astreint à prendre l’avion quasiment tous les jours. Avec ma femme Jasmine, on s’appelle « the king and the queen of the room service ». Nous allons de l’avion – quelque fois notre avion- à l’hôtel le plus rapidement possible, souvent en hélicoptère. On se pose généralement sur le toit de l hôtel, nous rentrons dans notre chambre et c’est tout, après nos rendez-vous, nous remontons dans l’avion. Le voyage est un « non temps ». Je revis quand je retrouve mes maisons, mes monastères. Là, je peux de nouveau repartir dans mon monde, repenser dans mon ailleurs, et faire ce que j’aime faire: rêvasser.

Quelle serait l’application hôtelière de cet idéal monacal ?

L’hôtellerie c’est un bon oreiller, la qualité de draps qu’on aime, rugueux ou doux, un très bon matelas, un joli rayon de soleil le matin et des gens qui vous font croire que vous êtes chez vous et qu’ils vous aiment. Etre hôtelier, c’est réconforter un humain loin des siens et de ses signes. C’est tout.

Les besoins du dormeur n’ont donc pas changé depuis votre premier hôtel…

En effet, j’ai toujours travaillé de l’oreiller vers l’extérieur et jamais en premier sur la mode ou l’image. Je conçois un hôtel comme un réalisateur de cinéma. Je raconte une histoire où les acteurs qui sont les clients seront formidables, plus beaux, plus amoureux, avec plus d’esprit. Et pour cela, je fais appel, entre autres, aux grands paramètres des habitants de la ville. Par exemple, à Buenos Aires, au Faena, j’ai mis du drame, de la théâtralité, de la passion…

A quoi ressemble le quotidien du nomade Starck ? 

A partir du moment où le voyage est une obligation, il faut qu’il cause le moins de désagrément possible. C’est une organisation extrême qui commence par des réglages de dates, d’heures, de minutes. Un des gros travaux de ma femme et de son équipe est d’arriver à tout combiner, sans jamais une seule erreur. Ensuite, il y a la préparation du bagage : c’est une science exacte. Que ce soit pour trois mois ou trois heures, nous voyageons avec le même bagage souple, taille cabine, ultra léger. En ce moment je voyage avec les prototypes de ma prochaine collection de bagages. Et toujours avec élégance,  j’ai horreur du voyageur qui se laisse aller, vieux jogging dégeulasse, sac qui a 37 poches. Les bagages c’est vital, au gramme près.

Vous arrivez à tout faire tenir ?

Chacun de nos achats est pensé dans ce sens. Rien d’inutile, tout à double usage, plein d’astuces, le strict minimum. Ma femme qui est très élégante arrive à voyager pendant des mois avec des choses minuscules. (Jasmine : «mes robes sont plutôt courtes » ). (Rires). La mini-robe rend de grands services ! Et moi j’ai toujours la même chose : les trois mêmes T-shirts, trois même jeans, trois mêmes paires de chaussures et chaussettes. Et dans les hôtels que nous fréquentons régulièrement , à Los Angeles, Las Vegas, Sao Paulo, nous y laissons nos bagages.

Votre moyen de transport quotidien après l’avion ?

Les pieds. Regardez, on ne rigole pas (et il lève sa jambe pour montrer une robuste basket montante de trekking). Vélo, moto, jamais de voiture, des motos-taxis. Nous avons également une vingtaine de motos dispersées dans plusieurs villes et qui sont déposées à notre arrivée à l’aéroport. C’est partout la même moto, la même couleur, la même clé. Une Kawasaki.

Comment choisissez-vous vos hôtels ?

Nous n’en changeons jamais. Je vais dans mes hôtels, ceux de nos clients, ceux qui ont la piste d’hélico sur le toit ou qui sont près de nos rendez-vous. A Sao Paulo par exemple, on descend à l’Emiliano uniquement parce qu’ils font une caïpirosca au fruit de la passion extraordinaire. Notre plaisir c’est boire le cocktail avant le départ en hélicoptère.

D’autres excentricités ?

Ce n’est pas du tout de l’excentricité, nous essayons avec ma femme juste d’avoir quelque compensation par rapport au chagrin éprouvé par le voyage. On ne cherche aucun plaisir dans le voyage, nous sommes purement fonctionnels. Nos partenaires, nos amis, nous font toujours des propositions de diners, de sorties… Il n’en est même pas question.

Vous ne sortez donc jamais ?

Non, on se prépare pour le départ du lendemain. J’ai un associé anglais qui, dès qu’il arrive dans une ville, loue un vélo, sort, drague, s’amuse comme un fou. Il voit bien que ce n’est pas mon truc. Non franchement, on n’est pas drôles. Nous sommes les plus détestables compagnons de voyage. Dans l’avion on ne parle pas. On mange, on dort. Quand je suis obligé de prendre l’avion avec un partenaire, je le préviens : inutile de s’assoir à côté de moi, je ne dirai pas un mot. Une fois assis, je mets mon masque sur les yeux et « salut, bonne nuit ».

Où avez-vous passé votre dernière nuit ? La prochaine ?

A Paris. Nous sommes arrivés hier du Cap Ferret. Sommes à Paris pour une semaine. Après je ne sais pas. (Jasmine : « Notre programme pour les vingt prochains jours c’est Abu Dhabi, le Qatar, Sao Paulo, Miami et Istanbul »).

Le décalage horaire n’a pas l’air de vous affecter.

Parce qu’on est dans notre bulle. Une bulle totalement arythmique. Ce qui nous sauve c’est qu’on voyage ensemble tout le temps. Nous sommes des escargots réciproques : l’un est la maison de l’autre, et réciproquement.

Jamais un médicament pour dormir ?

Jamais.

Vous vous autorisez à boire du vin en vol ?

Nous avons un vice: le salon première d’Air France opéré par Ducasse. Nous l’aimons tant que ma femme fait plus ou moins exprès de repasser par Paris pour y rester trois quart d’heure. Elle se fait masser et après on déjeune. Ils connaissent notre cocktail préféré par cœur. Ils nous soignent. Ensuite nous reprenons un autre avion avec les petites boîtes du salon contenant le même vin, des biscuits… Vous avez à faire à de grands malades ! (Jasmine : « C’est un lieu où il n’y a pas de sollicitation possible, pas de rendez-vous »).

Passez-vous du temps devant les films à bord ?

Fatalement. C’est le seul accès qu’on a au cinéma. Nous ne visionnons que les films formatés pour l’aérien et d’une qualité déplorable et d’un choix parfois douteux.

Mais une compagnie ne vous a t-elle jamais proposé d’être un client mystère ?

Nous sommes trop atypiques. Mais j’ai une grande victoire sur Air France : j’ai réussi à faire stabiliser la température dans la cabine. Il faut savoir que vous ne dormez bien qu’à basse température du corps. Mais il y a toujours un passager qui a froid et demande de remonter la température de la cabine en pleine nuit. Il fait tout d’un coup trop chaud, ce qui réveille, impossible de se rendormir, la nuit est ratée. J’ai terrorisé les hôtesses pendant dix ans, et aujourd’hui, sans doute grâce à moi, existe une stabilité de température dans les cabines d’Air France à environ 22 degrés. Evidemment, il faut se couvrir…

La chose la plus détestable qui puisse vous arriver à l’hôtel ?

Un mauvais oreiller. Donc je voyage avec mon oreiller que je comprime dans mon sac. Un mauvais oreiller c’est tragique, tout votre séjour peut en être gâché. Le radio réveil aussi, que vous n’avez pas réussi à débrancher et qui se met à sonner en pleine nuit. Pour éviter cela, je débranche tout. Aussi le téléphone qui sonne parfois en pleine nuit quand le réceptionniste se trompe de chambre, ou en journée pour vous demander si tout va bien… Ah, aussi le manque d’eau glacé dans la douche : le robinet américain règle volume et température simultanément et donc empêche l’eau glacée. Sans douche glacée, je ne me réveille pas et donc la journée va de travers.

L’objet que vous utilisez le plus dans une chambre ?

L’Ipad. Il remplace tout. Météo, réveil, film le soir, les infos le matin. Aujourd’hui, pas d’autre service plus intéressant.

En fait, comme tous les grands voyageurs, vous rêvez de rester en pantoufles devant votre cheminée ?

Le voyage est interdit pour les vacances. Nous avons une règle : pas de trajet de plus de 1h30. Ainsi, nous ne prendrons pas nos vacances en Asie. Nous serons bientôt au Bahamas, sur une île proche d’un aéroport, pour deux jours parce que c’est entre deux rendez-vous, entre Sao Paulo et Miami.

Où est votre « chez vous » ?

Finalement, ce serait plutôt l’avion… On y est bien, pas d’engagement. Après ce serait Paris pour notre fille et notre fils qui y vivent. Puis le Cap Ferret, là où on élève nos huitres, Venise que l’on habite depuis 25 ans sur une petite ile du Nord et enfin Formentera où j’habite depuis 46 ans. La dernière chose que j’ai eu au delà de l’Europe était un appartement à New York que j’ai vendu il y a longtemps.

Au final vous êtes Européen avant tout ?

Oui, totalement. Je suis citoyen du monde par la fonction et Européen d’origine française.

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