Madame Figaro  8 octobre 2012

Le monde selon Richard Wurman

Par Alice d’Orgeval

Jusqu’où ira le créateur des célèbres conférences TED ? Cet inlassable curieux, toujours en quête de projets pour faire avancer le monde, vient de lancer www, son nouveau « bébé » au Q. I. prodigieux : un salon des Lumières, un laboratoire d’idées plus rapides que le Net.

« Je ne sais rien faire, je suis ignorant, mais j’ai une passion : Comprendre les choses. » L’homme qui parle avoue dans le même élan ne pas avoir de compte Twitter, ni de bras droit ou d’attachée de presse, rien qu’un site internet avec, pour le joindre, son e-mail direct. Voilà Richard Saul Wurman, le fondateur des conférences TED (Technology, Entertainment, Design, véritable phénomène culturel), inclassable gourou américain qui adore faire valser les codes et vient de recevoir le Smithsonian National Design Award. « Il me rappelle Derrida au Collège de France, quand ses lectures étaient suivies par de belles femmes extrêmement chic », décrit le journaliste de The Economist Kenneth Cukier.

Des experts en live

Inconnu en France mais bardé d’honneurs dans le monde anglo-saxon, cet outsider de 77 ans est reparti en croisade. Dernier tour de force ? Un salon des Lumières version XXIe siècle, baptisé www, dont la première édition eut lieu en septembre dans la banlieue de Los Angeles. Au rendez-vous : des sommités dignes d’un Davos des humanités, venues là sur un simple coup de fil de leur charismatique « ami », comme le violoncelliste Yo-Yo Ma, le poète et Prix Pulitzer C. K. Williams, le créateur des Simpson, Matt Groening, l’illusionniste David Blaine ou encore Quincy Jones, Benedikt Taschen, Herbie Hancock, Frank Gehry. Chacun participait à un face-à-face avec un autre, discussion improvisée sans limite de temps sur une scène débarrassée de tout gadget. « J’ai voulu revenir à la chose la plus créative qui soit : une conversation entre individus comme elle a pu avoir lieu, il y a un peu moins de deux mille cinq cents ans, entre Socrate et Platon. J’ai juste posé des postulats de départ sur des thèmes comme la violence, une constante de notre monde, alors que vous remarquerez qu’on n’a qu’un seul mot à la bouche : la paix », explique celui qui a consacré sa vie à inventer des méthodes pour traduire les idées les plus complexes.

Inventer pour transmettre

Esprit virevoltant, tour à tour charmant ou vachard et motivé par une insatiable soif d’apprendre, ainsi va l’ancien étudiant en architecture, peintre à ses heures dans sa propriété de Newport. Son plus gros coup ? Les conférences TED et leurs 900 millions de vidéos vues en ligne. Créé en 1984 puis vendu en 2002 à Chris Anderson, éditeur qui lui donna à son tour son empreinte – Wurman empochant au passage 12 millions de dollars –, le concept a révolutionné le genre en conviant des inventeurs de tout bord à présenter une idée en dix-huit minutes. « On n’avait jamais vu auparavant des inconnus monter sur une scène pour expliquer leur vision du monde comme à une avant-première », constate Aude de Thuin, fondatrice du Women’s Forum et du nouveau forum Osons la France.

Aujourd’hui, c’est devenu le format de conférences le plus répandu. « J’avais compris avant tout le monde que la technologie, l’entertainment et le design – les trois lettres de TED – convergeaient en un seul business », poursuit Wurman. TED servira de tremplin à bon nombre d’innovations : le premier Macintosh, Google Maps, les travaux du MIT Media Lab… Bill Gates, le magnat de la presse Rupert Murdoch, le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, tous sont passés par cette tribune, aux côtés d’anonymes devenus célébrités d’un jour. À l’origine du facteur Wurman, une faille : « J’ai toujours été premier partout, raconte-t-il. Puis, réalisant que je ne connaissais que ce que j’avais appris à l’école, j’ai voulu découvrir les choses par moi-même. J’ai lutté pendant longtemps, limitant ma conversation aux choses que j’avais comprises avec mes tripes. J’ai créé des conférences, écrit des livres pour apprendre. »

Un guide plutôt qu’un gourou

Aujourd’hui, il est l’auteur de quatre-vingt-trois ouvrages, dont certains ont intégré la collection du MoMA de New York. Uniformiser des modèles urbains disparates pour cinquante villes, décrypter le système de santé, reformuler la cartographie routière… : pour assouvir sa curiosité, Wurman s’est essayé à toutes les gymnastiques. Né à Philadelphie dans une famille d’immigrés russo-polonaise, d’un père fabricant de cigares, il évoque son premier souvenir : « J’avais 4 ans, et je me revois à l’Exposition internationale de 1939, à New York, visitant la grande ville du futur. » Plus tard, il se proclamera « architecte de l’information », prédisant le déluge de données et d’informations ainsi que la difficulté croissante à les assimiler. Il est aussi l’auteur des guides de voyage Access, qui sont à la littérature touristique ce qu’Apple est à l’informatique. « Mon objectif pour le reste de ma vie ? Avoir des journées intéressantes. » On attend avec impatience l’ouvrage qui en donnera la recette.

Richard Saul Wurman en trois dates

  1. 1954. Université de Pennsylvanie : premier prix d’aquarelle et diplômé d’architecture.?? Publication du guide de voyage Access Tokyo, l’un des meilleurs de la collection, et d’un guide sur les Jeux olympiques vendu à 3,2 millions d’exemplaires. La même année, première conférence TED.??2012. En octobre, Frank Gehry lui remettra l’équivalent de la Légion d’honneur (le Smithsonian Award) et le Trinity College de Dublin une médaille d’or (comme à Desmond Tutu, Noam Chomsky et Aung San Suu Kyi).
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